La machine, un animal soumis aux lois d'évolution ?

L’intelligence artificielle et les chimpanzés du futur est sorti début 2019. Pascal Picq nous livre quelques réflexions sur l'évolution de l'Homme.

Quels sont les enjeux autour de l’acceptation de l’intelligence artificielle ?

Pascal Picq: L’acceptabilité d’une certaine forme d’intelligence artificielle tourne autour de cette question : que se passe-t-il vraiment dans la machine ? Le contenu de cette boîte noire peut parfois inquiéter et c’est une des suggestions fortes du rapport dirigé par Cédric Villani.

Ce qui me semble intéressant d’un point de vue évolutionniste, c’est que l’on identifie aujourd’hui un mouvement d’idées comparable à celui qui a eu lieu il y a une cinquantaine d’années, le behaviorisme, lorsque les chercheurs ont travaillé sur les intelligences animales sans se préoccuper de ce qui se passait dans le cerveau, et avant l’émergence des sciences cognitives. Le concept de “boîte noire” vient de là.

Aujourd’hui, on s’aperçoit que les machines sont capables de proposer des schémas, des hypothèses ou des éléments d’analyse qui conduisent naturellement à évoquer la créativité de la machine ; est-ce qu’on passe des machines behavioristes – l’IA faible – aux machines cognitives – les futures IA fortes ?

Par ailleurs, Les meilleurs ingénieurs peuvent ainsi augmenter leurs compétences, et à mesure que les machines vont, de plus en plus, interagir avec les humains, les questions de coévolution vont se poser. C’est pour cela qu’il est intéressant de regarder ce qui s’est passé dans notre connaissance des intelligences animales, pour nous aider à comprendre nos rapports avec les intelligences artificielles.

On touche là aux mêmes fondements anthropologiques des rapports aux autres intelligences qui sont, par exemple, radicalement opposées entre la pensée française et la pensée japonaise, d’où le fait que les Japonais représentent l’école d’éthologie les plus avancée comme pour l’acceptabilité des robots humanoïdes dans leur vie quotidienne. L’IA exacerbe nos fondements ontologiques qui, quant à eux, remontent des milliers d’années.

Comme pour la vie animale, peut-on parler d’évolution pour les machines ?

 

PP: Même si la définition du terme fluctue, les intelligences artificielles modernes, basées sur l’analyse des données et le deep learning, sont bio-inspirées. Pour la robotique, c’est l’inspiration de l’apprentissage du langage et de la marche entre deux et quatre ans des enfants ; ce qu’on appelle l’ontogenèse. Les neurosciences montrent que tous ces domaines sont liés.

Du côté de la phylogenèse – évolution et diversité du vivant – lorsque l’on parle d’évolution des intelligences – au pluriel, c’est très important – intelligences collectives et intelligences individuelles, on constate une diversité de formes, extrêmement intéressante en termes de bio-inspiration, par exemple pour les voitures autonomes (algorithmes inspirés des essaims, de bancs de poissons ou de vol d’oiseaux).

Je vois également, dans les nouvelles pratiques managériales au sein des entreprises, de l’intelligence collective (comme chez les singes), de l’épanouissement individuel, des hommes et des femmes augmentés dans leurs capacités cognitives. En fait, tout cela fait partie de l’anthropologie évolutionniste.

Vous avez parlé de coévolution, quelle différence avec la coadaptation ?

 

PP: Au sein d’un écosystème, aucune espèce n’évolue seule. Lorsque deux espèces se rendant des services mutuels évoluent ensemble, par exemple les orchidées et les papillons, les orchidées voyant leur tube pollinique s’allonger, et les papillons leur trompe, on parle de coadaptation. Les deux espèces sont interdépendantes, et si l’une disparaît, l’autre disparaît également.

La coévolution est un peu plus complexe. Vous avez une chaîne d’interactions qui font qu’une espèce rend service à une autre espèce, elle-même rendant service à une troisième et ainsi de suite. Les variations et les sélections différentielles d’une espèce vont influencer les autres espèces avec lesquelles elle interagit, et cela va évidemment affecter l’ensemble de l’écosystème.

Cette première coévolution était continue, c’est celle des interactions entre tous les organismes, qu’on est en train de redécouvrir en médecine aujourd’hui avec les travaux sur le microbiote. Nous continuons à coévoluer avec les micro-organismes que nous accueillons et nos connaissances sur ces écosystèmes complexes avancent grâce aux outils de l’IA.

À compter de cette année, les économies de plateforme, notamment avec l’IoT et les blockchains, entraînent les entreprises dans de nouveaux écosystèmes entrepreneuriaux. Une partie de l’IA avec les objets connectés et les algorithmes apprenants évoluent déjà vers ce qu’on appelle le darwinisme artificiel. Nous sommes entrés dans ce que j’appelle “l’espace digital darwinien”.

Les intelligences artificielles modernes, basées sur l’analyse des données et le deep learning, sont  bio-inspirées.

Corporate Report > 2018 > We will be there tomorrow > Are machines, like animals, governed by the laws of evolution? > Image > Dassault Systèmes
Pascal Picq
Paléoanthropologue

Quelles sont les autres coévolutions ?

PP: La deuxième est exclusivement humaine. Elle est liée au fait que les innovations techniques et culturelles modifient les sociétés humaines, nos rapports à la nourriture, à la production, aux échanges et à l’ensemble des éléments constituant nos vies sociales. Nous sommes une espèce très plastique, nous pouvons changer très vite du point de vue de la morphologie, de la physiologie et d’un point de vue cognitif.

Aujourd’hui, je pense qu’une troisième coévolution est en train de se mettre en place, que l’on peut mettre en vis-à-vis avec les promesses des différents courants transhumanistes, qui expliquent qu’à la fin du XXe siècle, nous sommes arrivés au maximum de ce qu’on pouvait exprimer dans les potentialités humaines, en termes d’espérance de vie, de santé, de capacités cognitives, de physiologie, etc. Le transhumanisme propose donc d’augmenter l’humain avec des artefacts technologiques. Je ne pense pas que c’est ce qui arrivera.

En revanche, les technologies vont complètement modifier nos rapports aux écosystèmes, et à la connaissance des autres espèces. Ce qui se passe en médecine vétérinaire est très intéressant. L’initiative One Health, une seule santé, qui cherche à mieux affronter les maladies émergentes à risque pandémique, promeut une approche intégrée et systémique, reposant sur la convergence des médecines vétérinaires, des médecines humaines et des nouvelles technologies. Et tout cela va induire une autre forme d’évolution : c’est la troisième coévolution.

Au fait : pourquoi les chimpanzés du futur ?

PP: L’expression vient d’un des pionniers de la robotique qui disait que celles et ceux qui refuseront l’évolution de l’IA seront les chimpanzés du futur. Je crois qu’il ne connaît l’intelligence des chimpanzés. Quoi qu’il en soit, on touche à ce que j’appelle le “syndrome de la planète des singes”.

Le danger avec les machines ne viendra pas des machines mais de nos comportements avec elles. Si elles doivent se substituer à nos capacités physiques et cognitives, nous serons leurs esclaves – c’est le syndrome – et ce sera la fin de l’humanité. Si nous coévoluons intelligemment avec elles, et les intelligences animales, alors nous entrerons dans l’âge de l’anthropologie des intelligences.

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Pascal Picq

a commencé par étudier la physique avant de se tourner vers la paléoanthropologie. Maître de conférences au Collège de France, il travaille notamment sur l’évolution technologique, le développement durable, le transhumanisme, la robotique, l’innovation, la mise en réseau des  compétences et le biomimétisme.

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